Histoire

Léon Huffel – Avril-Mai 1895

Schuler Théophile-Maroussia
Schuler Théophile-Maroussia

Le texte du manuscrit est transcrit dans son intégralité, mot pour mot, tout en gardant à l’identique la structure. Ainsi, si vous avez des problèmes pour déchiffrer le texte, vous pouvez aisément repérer les passages dans la version dactylographiée. Vous remarquerez parfois le mot « reliure » entre parenthèses, mentionné en fin de phrase. Celui-ci indique que la partie brochée empêche la lecture et la transcription.
AVERTISSEMENT :
Les propos écrits, la description des personnages relatés par Léon Huffel sont parfois crus, violents, à la limite de l’indécence. Ses propos sont la seule opinion de Léon Huffel. Ses récits sont datés, ne l’oubliez pas, de la fin du XVIIIe siècle et sous la domination allemande.

Page 16, gauche (avril-mai 1895)

Ein « schneidiger » Unteroffizier !

Coupure de journal, commentaires de Léon HUFFEL :

Je parierais, 1rement) :

que les journaux allemands du pays, tels que la Strassburger Post

le Hagenauer Zeitung (cette dernière surtout !) ne souffleront

pas mot de cet « incident » ;

2e) que le sous officier ne sera pas puni, ou ne le sera

que d’une manière ridicule, pour la forme ; après quoi il

sera déplacé avec avancement, ou honoré d’une décoration

quelconque. Il ne manquera pas de dire qu’il a été insulté

par le paysan, et aucun de ses hommes n’osera dire le

contraire ! D’autant plus qu’ils sont tous nés de l’autre

côté du Rhin, et dressés. Morale de l’histoire, si vous

voyez passer une troupe allemande (deutsches militaires)

sauvez-vous le plus loin possible, même en temps de paix.

Il y a d’ailleurs longtemps que l’expérience nous a

enseigné que quand on rencontre un officier allemand qu’on

ne connait pas pour un homme convenable (et il n’en

manque pas) le plus prudent est d’appuyer à droite ou à

gauche de façon à passer le plus loin de lui possible.

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Page 16, droite (13 mai 1895)

 

car si par malheur on vient à toucher par mégarde

un de ces êtres sacrés, on est exposé à être insulté de

la pire manière.

13 Mai 1895 Tombé d’accord avec Euller

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Coupure de journal

 


Page 17, gauche (16 au 18 mai 1895)

 

1895

 

16 Mai arrivée de l’armoire à cartons (archiv Kuster) commandé

le 6 Mars à Zeiss, à Berlin. Réunion d’enfants

chez nous.

17 Mai au matin, -6° degrés seulement. Il faut rallumer

encore une fois tous les fourneaux.

18 Mai Il fait toujours froid, j’ai remis mes habits

d’hiver. Tous les fourneaux sont allumés.

Ce matin j’ai enfin reçu le catalogue de la vente

Théophile Schuler. Il ya bien quinze jours que

sur un entrefilet du Temps, j’avais demandé

des renseignements au « journal d’Alsace » celui-ci

m’a renvoyé à Madame veuve Théophile Schuler

quai St Nicolas, laquelle s’est empressée de me

répondre pour me donner tous les renseignements

et me promettre le catalogue, alors sous presse.

Voilà une occasion enfin, une occasion comme je n’en

aurai plus d’acquérir un de ces dessins tant

convoités depuis si longtemps. Et il faut que

j’en aie un ! Si petit qu’il soit, ou

même si insignifiant qu’il soit, je veux

quelque chose.

Théophile Schuler, Dimanche à Oberseebach

Théophile Schuler (1821-1878) -Dimanche à Oberseebach-

J’espère que les richards toucheront surtout sur

les tableaux à l’huile, et que sur le nombre

des numéros, il se trouvera bien quelque chose

à la portée de ma modeste bourse.

Le catalogue donne quelques reproductions, qui

en partie me sont connues. Ce qui me plaît

surtout, ce sont les types de paysans alsaciens

de N°I. malheureusement il y en a trop

réunis en un seul lot. 32 feuilles !

Ce sera un lot trop cher, à moins de revendre

une partie… Mais est-ce pratique pour

un simple particulier, surtout pour moi qui

vois si peu de monde ?

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Page 17, droite (18 mai 1895)

 

Les personnages de Théophile Schuler ont dans leurs attitudes,

leurs types et leurs physionomies (types pourtant bien vraies

et pris sur nature), mais surtout dans les plis des vêtements

et des chaussures, quelque chose d’original, de particulier

qui les fait reconnaître au premier coup d’œil. Ce genre

a été peu affecté et exagéré par lui dans les dernières

œuvres de sa vie (ex. illustrations de Maroussia) tandis que

Schuler Théophile-Maroussia

Théophile Schuler Maroussia

 

dans les premières, il s’affirme moins, reste beaucoup plus discret,

juste de quoi caractériser sa manière, son coup de crayon.

Dans les paysages d’Alsace, maisons et arbres, maisons surtout !

Il est parfait, magique même. Les fermes alsaciennes ne

sont pas la reproduction froide de choses inséminées, mais

le portrait ressemblant d’une chose vivante ; elles ont une âme.

La perfection des détails caractéristiques, dont aucun n’est

oublié, ni exagéré, mais mis chacun à sa vraie place

et estimé à sa grande valeur de façon à donner un ensemble

frappant, en fait, comme je viens de le dire, un portrait

vivant et animé. Et ceci n’est pas seulement vrai

pour les cours rustiques encombrées d’instruments oratoires

et d’accessoires de toute sorte, mais aussi pour la

reproduction du coin le plus désert, vieux mur mélan-

colique, coin de rempart solitaire, ruelle abandonnée.

Il y a au plus haut point le sens du pittoresque,

il voit et sent l’âme des choses aussi profondément

que celle des Etres ; la justesse des teintes est surprenante,

la couleur plus vraie et plus juste dans les dessins

à la plume, au crayon noir, à la mine de plomb,

lavis, en un mot dans le genre monochrome qui

dans les peintures à l’huile, bien que cela paraisse en

contre sens. Ses peintures à l’huile, je ne les aime guère.

Les teintes délayées à la guimauve ne sont pas en

rapport avec la vigueur des esquisses, tandis que les

couleurs sont d’une vivacité et d’une « beauté »

invraisemblables.

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Page 18, gauche (18 au 19 mai 1895)

 

Mais les dessins ! Il n’est pas possible, avec une âme

alsacienne et tant soit peu artiste, de ne pas les aimer.

Dans cette occasion unique, aurai-je le bonheur, rêve depuis

bien longtemps caressé; d’acquérir une œuvre de ta main

Portrait Théophile Schuler

o Théophile Schuler ! Toi à qui j’ai voué une (reliure)

si enthousiaste et si sincère pour ainsi dire depuis

mon enfance, toi le dessinateur des Confidences d’un

joueur de clarinette, de l’histoire d’un paysan, du

Blocus, du Pfingsmontag etc…l’auteur de tant

de charmantes compositions publiées par le magasin

pittoresque, toi l’artiste alsacien par excellence,

l’Erckmann Chatrian du dessin, dont le cœur a

vibré si profondément de l’amour de ton pays

Ton crayon souvent un peu frustre, avec ses origines

un peu voulues, me charme pourtant au-delà de

tout, parce que tu as dessiné avec le cœur, plus

qu’avec la main, tu as avant tout senti (reliure)

et compris les choses d’Alsace, et ce sentiment

qui se dégage de tes œuvres fait disparaître les légers

défauts de quelques uns de tes ouvrages, défauts ou

plutôt à l’amour excessif du vrai, à sa poursuite

constante en tout.

19 Mai 1895 – Dimanche. La musique militaire

continue à briller par son absence sur la place

d’armes. Il y a quinze jours, je lisais avec

stupéfaction dans le journal de Haguenau

que le lendemain dimanche les trois musiques

militaires commenceraient (chacun un autre (reliure)

à tour de rôle) à jouer sur la place d’armes

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Page 18, droite (19 mai 1895)

 

à midi – Surprise agréable. Il y a beau temps que

j’avais fait cette réflexion, qu’il était violent que dans

une ville où il y avait trois musiques militaires il n’y

ait jamais de musique sur une place publique. J’ai

toujours dit que du moment les contribuables entretenaient

de leur argent une armée en temps de paix, et à grands

frais, il n’était rien moins que juste de les en faire

un peu profiter, et de leur faire un peu de musique

au moins une fois par semaine. Avant 1870 notre

musique française jouait bien deux fois par semaine,

et en France il en est ainsi dans toutes les villes de

garnison. De cette façon le bourgeois sent que l’armée

lui appartient un peu, qu’elle est l’armée du pays

et en fin de compte c’est lui qui le forme en envoyant

tous les ans des milliers de recrues au régiment.

En Allemagne c’est différent : l’armée ne regarde

pas la nation. L’armée est au roi, à l’empereur.

« MOI et mon armée », dit-il. Tout est Kaiserlich.

Cela lui appartient. Nous, nous n’en sommes là que

pour obéir et pour tout payer. C’est fort bien ;

mais l’aumône d’un peu de musique, que coûterait

elle à cette armée ? Elle en fait dans les

gargotes pour de l’argent ! Cela est il plus

noble ? J’en doute fort.

J’étais donc fort étonné de lire dans le journal de

Gilardone qu’on se décidait à nous offrir un

concert le dimanche. Les voilà tout de même qui finissent

par s’humaniser envers le civil, et à le traiter avec

bienveillance – Le lendemain, le concert promis avait lieu

 
Page 19, gauche (19 mai 1895)

 

mais le dimanche suivant, va te promener ! A midi

pas plus de musiciens que sur ma main. Après avoir

attendu inutilement une demi heure, nous apprenons

que le concert a lieu au jardin en face de la gare.

Voilà ce qui s’était passé. Naturellement les gens

s’étaient mis aux fenêtres pour écouter la musique.

Les officiers qui se promenaient dans la rue avec leurs

femmes pour entendre la musique ont trouvé humiliant

de se ballader sur les trottoirs, tandis que les bourgeois

les regardaient commodément du haut de leurs fenêtres et

de leurs balcons. On aurait pu leur dire que si cela

ne leur convenait pas, ils n’avaient qu’à rester chez

eux – mais ils ont trouvé plus simple d’exiger

(de qui, je n’en sais rien, du général, sans doute) que la

musique se ferait désormais au jardin de la gare. Les

bourgeois de Haguenau étant à dîner, à midi. Il

n’y a que des officiers pour écouter la musique. C’est donc

pour eux, et non pour les citoyens de Haguenau

qu’on joue. Et voilà comme quoi nous n’avons

pas plus de musique qu’autrefois, et comme quoi la

musique militaire continue à jouer avant tout pour

messieurs les officiers – L’armée continue à être aussi

peu nationale que possible, quoique le service militaire soit

obligatoire pour tous, et les officiers continuent à mépriser

le civil. Pour entendre une musique militaire jouer

sur une place, il faudra aller à Nancy ou à Belfort.

C’est ainsi que les militaires allemands continuent à

être aussi aimables que possible pour nous séduire. Il

est vrai que nous ne valons pas la peine d’être séduit

et qu’on nous fasse la cour.

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Page 19, droite (20 au 26 mai 1895)

 

Lundi 20 Mai

Visite d’Emma Lebel avec laquelle je parle longtemps

de la vente de Théophile Schuler qui doit avoir lieu

prochainement. Visite d’Adèle Reichhardt, de

Fanny.

Jeudi 26 Mai Ascension. Après midi les enfants veulent

aller au cimetière sur la tombe de tante Jeanne.

C’est curieux qu’elles aiment tant aller au cimetière !

Je vais avec elles pour leur montrer les tombes

des Huffel, afin qu’au moins elles puissent dorénavant

aussi rendre visite à mon père et grands parents, que je leur

apprendrai plus tard à connaître et à honorer.

dans la nuit du 24 au 25 Mai, je me réveille avec une

abominable rage de dents que rien n’avait pu me faire

prévoir en me couchant. N’y tenant plus, je me lève

et descends à la pharmacie à 2h du matin. Je fais

une solution de chlorhydrate de cocaïne de 15 centigr sur

5g d’eau distillée et fais dans la gencive, dans l’espace

d’une demi heure, trois injections chacune d’un demi gramme

de cette solution, au moyen d’une seringue de Pravaz.

Seringue de Pravaz

Je me trouve immédiatement soulagé. Le mal n’est plus

qu’intermittent. Je reste dans mon cabinet jusqu’à

3 heures, puis je me recouche, mais ne puis dormir

le lendemain matin la dent ne me fait plus mal,

mais la glande parotide gauche et toute la mâchoire sous

la langue est abominablement infiltrée et douloureuse. Je ne

puis presque pas manger ni même avaler de liquides

car le mouvement musculaire pour la déglutition est très

douloureux. Pourtant, ayant faim, je mange tant bien

que mal ; la nourriture, le vin surtout me rendent

des forces et réparent la mauvaise nuit peu à peu.

Le soir, malgré la fatigue qui me casse les jambes, je

me trouve beaucoup mieux, je dors très bien et

le lendemain, ce matin 26, je me trouve parfai-

tement guéri et à mon aise. Les remèdes

et le bon vin sont une bonne chose, quand on les

a à sa disposition.

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Page 20, gauche (30 mai 1895)

 

Jeudi 30 Mai 1895 – Demain en huit sera le premier

jour de la vente Théophile Schuler. Je suis d’une impatience !

Je ne peux plus attendre, et je fais sans cesse mille conjectures.

Les prix seront-ils en général élevés ? Et les mises à prix

minimum ? Mme veuve Schuler sera-t-elle exigeante ? Les

femmes sont quelque fois déraisonnables, et une femme artiste

comme elle, jalouse de la réputation et de l’honneur de

son mari, les estimera peut-être à un prix si élevé que

je pourrai tout au plus acquérir quelques petites bribes

sans signature, sans importance…

Quels amateurs seront-ils là ? artistes ou connaissances

réels, ou simples « collectionneurs » moutons de Panurge,

poseurs, qui achètent ces choses simplement par genre

par mode, et parce qu’ils ont de l’argent de reste. J’espère

d’ailleurs que cette dernière catégorie tombera surtout sur

les tableaux à l’huile. Selon que l’une ou l’autre caté-

gorie d’amateurs sera en majorité, les prix des tableaux ou

dossiers finis sera différent de ceux des études ou croquis.

Les vrais artistes sauront apprécier ces derniers, et les autres

tomberont surtout sur les premiers qu’ils trouveront plus

« beaux » que ces dessins bâclés ou inachevés qui ne

leur diront rien, et ne pourront rien leur dire…tandis

qu’ils permettront à un vrai connaisseur de lire dans

l’âme même du dessinateur, qui s’y révèle avec ses secrets

les plus intimes, ses tâtonnements, ses impressions du premier

jet. J’espère que les « machins de Strasbourg » les Weiss,

les Seyboth, les Ritleng, tomberont surtout sur les sujets

strasbourgeois (Zurichois, Küss, arrivée des délégués suisses etc.)

et ce sont justement ceux là qui me plaisent le moins.

Quant à Binder et à ceux qui lui ressemblent, je ne les

crains pas. Les individus n’ont jamais tenu un crayon

et jugeront sur je ne sais quelles apparences ou

préférences… sur le sujet, peut-être ! Ils sont absolument

 

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Page 21, droite (30 mai 1895)

 

incapables de juger de la valeur réelle d’un dessin, de sa facture

à ce point de vue, je suis fort curieux de voir ce que chacun

poussera de préférence. Oui, je suis curieux de voir lequel de tous

ces dessins plaira le mieux à un parvenu comme Binder ou Jehl,

qui se croit forcé de poser pour l’artiste, pour l’amateur,

et qui en réalité a autant de sentiment artistique que mon

Mathieu ou Adam de Keffendorf, qui répète ce qu’il a

entendu dire à d’autres, ou ce qu’il a lu dans un bouquin

quelconque.

Oui, si les dessins achevés sont trop chers, je me contenterai

bien plutôt d’une étude, et même je tiens en tout cas à

en avoir une ou deux, même si les autres sont accessibles

à ma bourse. Avoir l’idée première de Schuler pour

l’illustration du brigadier Frédéric, ou des deux frères, et

pouvoir le comparer avec l’image définitivement choisie,

peut-être modifiée plu ou moins, avoir de cette façon

une illustration originale et inédite me serait une chose

excessivement précieuse. Je ne puis rien dire avant d’avoir vu

les objets, mais il est bien possible que je renonce de suite

aux autres dessins, pour ne rechercher que ces études. Cela

dépend de leur examen. On verra.

Certainement, un dessin fini et soigné de Th. Schuler me plairait,

et beaucoup ! Cela est évident. Seulement je pense que je n’y

tiendrai pas assez pour y consacrer toute ma monnaie disponible, et

que j’aimerai assez les études pour les acheter avec plaisir,

à un prix que le Binder et consorts trouveraient trop

élevé. Toute la question est que les mises à prix ne soient pas

trop fortes, et c’est là surtout ce qui est à craindre du moment

qu’il ne s’agit pas d’une vente après décès à des prix quelconques,

mais d’une vente volontaire, libre, par une personne artiste

elle-même, et personnellement intéressée à la gloire du dessinateur.

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