Culture

Léon Huffel – Mai – Juin 1895

Salle de classe à Sainte-Philomène
Salle de classe à Sainte-Philomène

Page 22, gauche (30 mai au 1er juin 1895)

 

Pendant que j’étais à Barr comme gérant de la pharmacie Aweng,

je faisais un dimanche matin une promenade dans la forêt

avec le fils Muller-Apfel, rejeton de l’épicier propriétaire de

la maison, un jeune malin de 18 à 19 ans, représentant de la jeunesse

dorée de Barr. Près de Truttenhausen nous nous trouvions dans

un chemin descendant la pente de la montagne, et bordé de

sapins, de hêtres splendides, avec un sous bois délicieux ; une échappée

montrait une vue lointaine, vaporeuse, superbe

sur la vallée. Ce beau paysage ne laisse pas que de plaire

à mon épicier, qui me dit : voilà un joli endroit !

s’il y avait ici un banc, avec un petit bonhomme

qui lit son journal, ça ferait un beau sujet pour

un tableau !!

Voilà des concurrents comme je m’en souhaiterais à la

vente de Schuler. Des gaillards pour lesquels une belle

forêt, un beau rocher ne sont rien, ne sont pas un

sujet de tableau suffisant, si on ne les complète par un petit bonhomme

lisant son journal ! – et si, dans une ville comme

Strasbourg, je suis sûr de rencontrer à cette vente plus d’un

vrai artiste, je suis sûr aussi d’y trouver encore beaucoup

plus de Muller-Apfel. C’est là ce qui me donne du

courage, car il y aura beaucoup de numéros, il y en

aura assez pour que plusieurs amateurs sérieux y travail

leur compte.

Lettre A, alphabet Théophile Schuler

Dessins de Théophile Schuler, Alphabet (ci-dessus la lettre A)

 

Samedi 1 Juin veille de dimanche de Pentecôte.

Aujourd’hui à midi, il est question à table des « bonnes notes

méritées par les enfants au pensionnat. Elisabeth dit

que plusieurs enfants ont eu des notes jaunes (assez bien passable

pour mauvaises notes) mais qu’elles riaient tout de même pour

ne pas avoir l’air ennuyées.

 

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Page 22, droite (1er au 2 juin 1895)

 

Oui, dit Marguerite, elles riaient, mais elles riaient jaune !

pour un enfant de 8 ans, voilà un mot qui n’est pas mal,

surtout en Alsace, 25 ans après l’annexion.

Salle de classe à Sainte-Philomène

Salle de classe à salle Sainte-Philomène (env. 1900)

 

2 Juin Dimanche de Pentecôte 1895

Dans les « conditions de la vente » imprimées en tête du catalogue

à la vente Théophile SCHULER de vendredi prochain, il est dit :

« chaque numéro sera exposé aux enchères à une mise à prix

minimum et pourra être retiré, si la mise à prix n’est pas

couverte ».

Ceci semble signifier que si la mise à prix est couverte, même

sans enchère, l’objet sera adjugé, la mise à prix étant

considérée comme prix minimum suivant la lettre même des

conditions ci-dessus.

Or Emma Lebel, qui lors de sa dernière visite, revenait de

Chez Madame Schuler, m’a dit que Mme Schuler retirerait de

la vente les dessins qui n’atteindraient pas un certain prix,

même alors que la mise à prix aurait été couverte.

Elle a dit en même temps qu’elle était allée voir Mme Schuler

pour voir si on pourrait avoir quelque chose à cette vente,

et que quelques uns de ses amis de Paris l’avaient également

chargée de leur procurer quelque chose, si possible.

Je suppose donc qu’Emma, ne pouvant assister à la vente,

a fait à Madame Schuler un prix pour un certain nombre

de dessins. Ce prix qu’elle offre, est sans doute supérieur

à la mise à prix, et s’il n’est pas atteint ou plutôt

dépassé, l’objet sera retiré de la vente – c’est-à-dire qu’il

sera colloqué à Emma Lebel au prix par elle offert. –

Voilà ce que je suppose. Quant aux objets qu’elle n’a pas

remarqués, ils seront vendus, probablement, si la mise à prix

est couverte.

Emma a-t-elle tout vu ? A fond ? Je ne sais. Mais

Mme Schuler a mis les dessins à sa disposition, et elle les à

parcourus, car elle m’a parlé de plusieurs d’entre eux,

cotés dans le catalogue, notamment des soldats défricheurs

 

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Page 23, gauche (2 juin 1895)

 

des vues du ban de la Roche (lavis et encre, n°45 à (reliure))

qu’elle trouve très beaux, des silhouettes de rochers, et

surtout du n°1, types alsaciens. Elle dit cependant que

ce n°1 ne sera pas accessible à la bourse des particuliers

il y a 62 feuilles, et elle dit qu’à Paris un marchand

demanderait parfaitement 250 frs d’une de ces feuilles.

Madame Schuler pense, dit-elle, que les trois premiers

numéros formeraient un lot pour un musée de

peinture ou de dessin. – Ainsi soit-il ! Mais

alors souhaitons que ce soit la ville de Strasbourg qui

les achète, afin que ces superbes esquisses ne sortent

au moins pas de l’Alsace !

D’après cela, je crois que si Emma a choisi les numéros

qui me plairont à moi, je les aurai difficilement

car les Lebel sont riches ! – à moins qu’elle y tienne

beaucoup moins que moi, que peut-on dire ?

Du reste, elle ne peut pas tout vouloir, ni avoir même

tout vu ! Sur 200 numéros et plus, il restera bien

quelque chose de convenable pour moi.

Elle dit d’ailleurs que Madame Schuler, qui malgré

de nombreuses sollicitations, a attendu si longtemps pour

faire cette vente, parce que cela lui fait mal au cœur de

se séparer de ces œuvres de son mari, a fini par

choisir un mauvais moment, celui de l’Exposition de

Mme Schuler compte sur les étrangers que cette exposition

attire à Strasbourg ; Emma Lebel pense d’autre

part que les attractions de ladite exposition solliciteront

la bourse des visiteurs très puissamment et feront concurrence

dangereuse aux dessins de Schuler. Nous verrons.

Pour ma part, je trouve qu’Emma Lebel

aurait mieux fait de rester à Paris.

Les Lebel connaissaient bien Th. Sch. qui était frère du

pasteur de leur village (Lampertsloch). Schuler a souvent

 

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Page 23, droite (2 au 3 juin 1895)

 

été au Pechelbronn – Le magasin pittoresque a publié autrefois

un dessin de lui représentant la descente des mineurs dans la

mine, ou plutôt la prière des mineurs avant la descente.

Les Lebel avaient dans leur salon un for beau croquis

de Schuler fait à cette occasion que j’ai toujours bien

admiré et qui m’a toujours fait bien envie.

J’ai quelque fois entendu parler de Schuler au Pechelbronn, et

j’avais toujours compté sur les Lebel pour faire un jour

sa connaissance ; mais ce plan n’était guère réalisable

aussi longtemps que je n’étais pas établi quelque part d’une

manière définitive, et malheureusement Schuler est mort

avant que j’aie pu le réaliser.

Lundi 3 Juin Lundi de Pentecôte

Coupure de journal

Voilà donc le « Temps » qui revient à la charge.

Les journaux de Strasbourg (journal d’alsace, etc) ceux de

Colmar, de Mulhouse en sont pleins, certainement, et

je pense que cela aurait suffi. Mais si maintenant

il vient des tas d’amateurs de Paris, ça va tourner

drôlement. Je réussirai finalement à peine à acheter

pour beaucoup d’argent un bout de croquis ou d’esquisse

insignifiant et sans signature…Tout ce qui est réellement

joli et de valeur, ou signé, sera très cher.

Nous allons voir si les fanatiques de dessin alsacien sont

nombreux de par la France et l’Alsace.

Je suis de garde aujourd’hui. Jour ennuyeux ! Vrai jour

de foire ou de marché, encombré de paysans, avec la seule

différence qu’ils sont endimanchés. […]

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Page 24, gauche (4 juin 1895)

 

4 Juin 1895

Ce matin, en ouvrant mon journal, l’article ci-dessous du « Temps »

me saute aux yeux :

Coupure de journal concernant la vente aux enchères de Théophile

Schuler

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Page 24, droite

 

Décidément, le Temps n’a pas de repos. Est-ce le dernier article

cette fois, ou bien cela continuera-t-il de la sorte jusqu’au jour de

la vente ? Jamais je n’ai vu une réclame pareille pour une

vente de tableaux ou de dessins. Bien rarement le Temps publie

les ventes à l’avance, surtout plusieurs fois ; généralement on

n’entend parler d’elles qu’après qu’elles ont eu lieu, pour

donner un aperçu des prix.

Je me demande comment l’article ci-dessus a vu le jour. Est-ce

un monsieur qui vient proprio motu, par sympathie pour

Schuler et sa veuve, attirer l’attention du public sur la vente

en question ? Ou bien est-ce un article commandé par Madame

Schuler, et payé ?

Cet article m’a fait grand plaisir et en même temps me

contrarie. Il me fait plaisir parce qu’il loue Schuler et en

dit tout le bien que j’en pense moi-même. Il me contrarie

parce qu’il est destiné à amener à cette vente un tas de badauds

qui se croient obligés de poser pour connaisseurs et protecteurs

d’art ; qui ont beaucoup d’argent à dépenser…c’est pour

ceux-là que l’article est fait, et non pour d’autres. Il est

fait pour les imbéciles riches auxquels il faut faire une

opinion, auxquels il faut apprendre les phrases qu’ils iront

répéter ensuite d’un air doctoral dans les cercles et les

salons. Les artistes, les amateurs réels ont-ils besoin qu’on leur

dise tout cela ? Ne le savent-ils pas mieux que personne ?

Leur faut-il des articles de journaux pour leur faire désirer

un dessin de Schuler ?

La preuve que l’article est fait dans ce but, c’est le soin

qu’on prend de signaler les simples esquisses, – « curieuse

série où les figures savamment modelées, mais sans ombres,

s’accusent avec un relief étonnant ».

Voilà de ces choses que ces soi-disant amateurs, aussi nuls

que cousus d’or, auraient dédaignées pour courir après les

dessins finis, ombrés, et les tableaux à l’huile, si on n’avait

pris soin de leur dire d’avance que c’est beau.

Maintenant qu’ils le savent, c’est bien ; ils se passeront

d’admiration, et plus ils seront vaniteux, plus ils paieront

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Page 25, gauche (4 juin 1895)

 

cher, pour avoir l’air connaisseur, des dessins qu’ils n’auraient

seulement pas regardés, s’ils les avaient rencontrés par hasard

sans savoir ce que c’était.

Sur ce coup de trompette, c’est bien le diable s’il n’en

vient pas de cette sorte, de Paris et d’ailleurs ! Et tout les

Alsaciens établis à Paris, à Nancy, etc…pauvre (reliure)

tu n’auras rien. Ce ne sera pas une vente parisienne

c’est-à-dire toute la France.

Je pourrai m’estimer heureux si je réussis à happer

un bout de croquis insignifiant et sans signature

tout sera poussé à des prix exorbitants. Chacun aurait

trouvé quelque chose, si on s’était borné aux amateurs

d’Alsace. Mais si les Parisiens viennent, ils prendront

tout ce qui sera beau, et le reste ne suffira pas pour

nous ; le reste aussi sera disputé et cher.

Je n’ai plus beaucoup d’espoir, et me vois contraint

de renoncer aux chimères dont je m’étais bercé à un

moment donné.

Cet article aurait pu être réservé jusqu’après la vente.

La gloire de Schuler n’y aurait rien perdu.

Mais ici il NE s’agit pas de gloire…il s’agit d’argent.

Enfin ! Madame Schuler en a sans doute besoin, et

je ne puis lui faire de reproche ; à sa place, la vente

une fois décidée, je ferais naturellement comme elle.

Ce n’est peut-être pas un beau sentiment de ma

part, de souhaiter que les œuvres du maître admiré se

vendent à bas prix. Mais si je me laisse aller à

former ce souhait égoïste, c’est encore mon admiration

pour Schuler qui est en cause, étant donné la modestie

de ma bourse. Je me souhaiterais seulement un ou

deux beaux dessins à un prix abordable, et après je

voudrais que le reste fut vendu à 10.000 frs

pièce ! Je le voudrais pour la gloire de Schuler et

pour la bourse de sa veuve.

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Page 25, droite (4 au 5 Juin 1895)

 

Emma Lebel aussi cherchait à se persuader qu’il n’y aurait pas

beaucoup d’amateurs à la vente. Elle m’a dit qu’elle ne connait pas

beaucoup de personnes s’intéressant beaucoup à Schuler, et m’a deman-

dé si pour ma part j’en connaissais d’autres qui y tiennent

autant que moi ? J’ai bien été obligé de répondre que je n’en

connais pas ; mais cela ne prouve nullement qu’il n’y en

ait pas.

Quant à la concurrence que dans son opinion l’Exposition doit

faire aux œuvres de Schuler auprès des gens en quête d’occasions

de dépenser leur argent, je crois qu’il n’en sera rien en

réalité. L’exposition avec ses mille bibelots, et les dessins de

Schuler, sont deux choses d’ordre tout différent, et qui n’inté-

ressent pas les mêmes personnes. Ceux qui viennent avant tout

pour l’Exposition, ne prendront pas garde à la vente Schuler,

c’est certain, mais il n’y seraient pas allés non plus si

elle ne coïncidait pas avec l’Exposition – Ceux qui iront

à la vente, iront à Strasbourg tout exprès pour cela, et

y seraient allés de même à tout autre moment.

C’est pourquoi je ne crois pas que l’Exposition fera du tort

à la vente. Il faudrait pour cela admettre que ses attractions

sont si fortes, qu’elles puissent détourner des dessins de Schuler

un amateur venu d’abord avec l’intention d’en acheter.

Et c’est justement là ce qui est invraisemblable. Jamais

un amateur réel, venu pour acheter quelque chose à la

vente Schuler ne sera détourné par les séductions de

l’Exposition.

5 Juin

Maintenant le « Journal d’Alsace » a aussi donné sa note

dans son numéro d’hier, que je viens de voir ce matin.

Il n’apprécie pas le talent de Schuler et (illisible) a parfait

une analyse éloquente et brillante comme le journaliste de

Paris – Il se contente d’appeler Schuler notre célèbre,

populaire et très regretté peintre et dessinateur, et de donner

une énumération assez complète des principales œuvres énumérées

dans le « charmant catalogue » distribué à la librairie Trenttel

et Würtz.

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